Prêts pour traverser ?

traverser - maena mag
Il est si banal de traverser… Ou pas !
Que les experts en marketing en prennent de la graine ! Nous venons de recevoir une grande leçon : comment faire passer un concept de l’anonymat à la notoriété ? La France a été secouée par une idée folle : il suffit de traverser la route pour… Enfin, vous voyez certainement de quoi je parle.
Tous les créatifs se sont évidemment emparés de l’affaire ! Seulement voilà, comment suggérer visuellement l’idée de « traverser » ? Comment décrocher le sésame de la « picture of the day » ? En employant un symbole évidemment ! Le passage piéton, pas même présent au moment des faits,  vit soudain une heure de gloire. Tout du moins par procuration. Et c’est bien là le drame de sa destinée. Il n’est, depuis toujours, qu’accessoire. Regrettable n’est-il-pas alors qu’il a déjà sauvé de nombreuses vies ?
Connaissez-vous son histoire ? Je vais vous la raconter.
 

Tout commence il y a fort fort longtemps ! 

 traverser - passage piéton - origine romaine - maena mag
La création des premiers passages piétons remonte à l’ère de la grandeur romaine. Et le choix de ce mot n’est pas vain, car leur création ne reflète pas un quelconque intérêt pour l’être humain.
Deux objectifs sont visés :
  1. les voies romaines permettent d’accélérer les déplacements et donc de multiplier les échanges commerciaux. Ils sont un fondement de la richesse de l’Empire et tout ce qui peut les entraver génère une perte de bénéfices. Pas question donc de laisser le flou piétons-chars freiner le commerce ;
  2. l’Empire est également soucieux de son image de société civilisée par opposition aux peuples barbares qu’il domine. Les voies romaines symbolisent cette supériorité intellectuelle et la création des passages piétons permet de démontrer que le projet a été minutieusement étudié. Nous voilà témoins du règne de l’apparence, d’une réelle volonté d’affichage. A croire que ce travers existe depuis aussi longtemps que l’Homme.

Par une idée astucieuse : 

Dès l’origine, l’aménagement de la zone de circulation est pensée en trois espaces : la voie pour les chars, un espace de part et d’autre pour les piétons (le trottoir) et une aire de rencontre (l’endroit où les piétons traversent).
Les romains inventent ainsi un espace surélevé, à la croisée des chemins entre le passage piéton et le dos d’âne, pour la traversée de la route. Ils forcent alors le bétail et les chars à ralentir leur progression. 
Evidemment, les véhicules de l’époque n’ont pas la même puissance ni le même bas de caisse. Pas de risque donc d’abîmer les engins.
L’idée fonctionne parfaitement.
Voilà pourquoi nous utilisons le terme de « piéton » (très proche de l’origine latine du verbe « piéter » : peditare) plutôt que celui de « marcheur ».

Mais pourquoi donc ignore t-on que cette invention est aussi ancienne ?

Parce qu’après l’âge d’or romain, l’invention tombe progressivement dans l’oubli.
Le Moyen-Âge est souvent considéré comme une période de régression des mœurs et de la nature humaine.
Et c’est le cas en ce qui concerne les règles de circulation et ces aménagement totalement délaissés.
La raison en est simple. Cette période marque une fracture profonde et visuelle entre les différentes couches sociales. Les personnes qui se déplacent à pied sont les plus pauvres et leur sort indiffère. Cette négligence dure jusqu’à ce que la société soit de nouveau…confrontée à une problématique de réputation.

Âmes sensibles, vous entrez dans une période peu glorieuse de notre Histoire ! 

traverser - Paris - maena mag
Les trottoirs réapparaissent à Paris fin 18ème, début 19ème siècle pour des raisons d’hygiène et d’image !
A l’époque, l’écoulement des eaux usées se fait par une sorte de ruisseau central sur la route. Ce système pose bien évidemment de lourds problèmes d’hygiène et d’inconfort.
Il vaut à Paris un rang dont la capitale se serait bien passée : celui de la ville la plus sale d’Europe !
I-M-P-E-N-S-A-B-L-E.
Les trottoirs sont alors conçus pour surplomber les caniveaux et ainsi masquer l’image et l’odeur de cet écoulement.
 
Quid des passages piétons ?
Comme la sécurité des piétons n’est pas l’argument principal d’aménagement des chaussée, la création des passages piétons n’intervient pas tout de suite après la mise en place des trottoirs.
Il faut alors attendre le 20ème siècle pour les voir apparaître.
Les (rares) spécialistes sur la question ne s’accordent pas sur les origines du concept. Mais toujours est-il que dans les années 1920, sont conçus les passages cloutés matérialisant les zones de traversée des piétons.
Cela coïncide avec une volonté politique de régulation et la création en 1921 d’un code la route.
 
Alors, ça y est, l’expression rétro-vintage-dépassée « passage clouté » vous revient à l’esprit ?
Eh oui, à l’origine la zone de traversée est délimitée par des clous fixés dans la chaussée et à tête large. La lumière des phares s’y reflète, ce qui permet aux conducteurs de voir ces passages.
Mais il y a deux « hic » :
1️⃣ les têtes de clou ne sont pas si visibles que cela et finalement les automobilistes sont plus attentifs aux passants sur les trottoirs qu’aux passages eux-mêmes ;
2️⃣ elles sont très glissantes et engendrent des chutes. En voulant résoudre un problème, les concepteurs en ont créé un autre.
Dommage !
 

Mais quand arrive donc la version définitive de cette idée pertinente ? 

traverser - temps modernes - maena mag

Il faut attendre les années 1960 pour que la version actuelle des passages piétons soit adoptée.
Oui, cela remonte effectivement à la génération de nos parents !
A l’époque, la sécurité routière n’est pas encore une préoccupation pour les dirigeants français. Notre pays est pourtant considéré dans ce domaine comme l’un des plus dangereux en Europe.
Une association appelée « Prévention routière », très active, prend les choses en main. Par un lobbying intensif, elle parvient à mobiliser le gouvernement sur l’importance de délimiter des zones de circulation pour les différents usagers.
D’abord jaunes, les bandes deviennent blanches dans les années 1970, afin d’être plus visibles. Voilà comment, il y a 40 ans à peine, le passage piéton stabilise sa drôle de destinée. 
 
Pour la petite histoire, en 1970, l’épouse de Jacques Chalban-Delmas, alors premier ministre, meurt dans un accident de la route. Cette tragédie personnelle insuffle un élan de premier ordre dans l’amélioration des conditions de circulation. La mise en place des passages piétons fait partie du plan.
Finalement, il réside toujours une part de souffrance dans l’Histoire française du passage piéton.
©Isalys Roux
A propos de Isalys Roux 50 Articles
Après une première carrière consacrée au management au sein de l'armée de Terre, Isalys Roux s'oriente vers ses premières aspirations professionnelles : la rédaction et l'écriture. Ses thèmes de prédilection ? Société, management, parentalité, insolite, culture et littérature. Son credo ? Tout est digne d'intérêt dès lors qu'une question se pose.

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